Réunis à HEC Montréal, les dirigeants des trois principales business schools québécoises dressent un constat que personne en France ne fait avec cette clarté ! Le Québec perd ses étudiants internationaux. Pas à cause des quotas mais en raison d’un problème d’image que les universités n’ont pas créé, mais qu’elles doivent réparer.
Trois doyens de référence, un décrochage clair
Pourquoi les universités québécoises perdent des étudiants internationaux
Nous sommes dans une salle de conférence de HEC Montréal, côte Sainte-Catherine. Autour de la table :
- Federico Pasin, directeur de HEC Montréal
- Anne-Marie Croteau, doyenne de la John Molson School of Business à Concordia
- Frank Pons, doyen de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval, à Québec
Le tout animé par Delphine Manceau, directrice générale de NEOMA Business School et présidente de la Conférence des Grandes Écoles, qui a organisé ce déplacement et anime les échanges.
Trois institutions, trois modèles économiques différents, trois publics. De l’autre côté de l’Atlantique, en France, on connaît mal ces distinctions. On dit « le Québec » comme on dit « le Canada » ou encore « les États-Unis », comme si c’était un bloc homogène !
Le diagnostic, lui, est commun : le Québec a envoyé un signal désastreux à l’international. Un signal n’a rien à voir avec les capacités d’accueil réelles de ses universités.
« Le plus gros enjeu, ce n’est pas les quotas, c’est le manque de prévisibilité et la complexité. » évoque Federico Pasin. Les chiffres lui donnent raison : à l’Université Laval, les demandes d’étudiants internationaux ont chuté de 66 %. À Concordia, moins 40 %. HEC Montréal s’en sort mieux, mais c’est le résultat d’un travail acharné et d’une présence locale en France depuis 2002 et piloté par Faustine Chevet.
Le paradoxe est cruel : ucune de ces institutions n’a atteint son plein quota. Il reste donc de la place mais tout simplement, plus personne ne vient frapper à la porte.
Frank Pons ne se fait pas d’illusion : cette perception « prendra des années à reconstruire ».
Les nouvelles exigences financières pour les étudiants internationaux au Canada en 2026
Décaisser 25 000 $ avant même de candidater
Le gouvernement québécois a relevé le montant que les étudiants internationaux doivent prouver détenir avant même de poser leur candidature. De 12 000 à 25 000 dollars canadiens par an. Ce ne sont pas des frais de scolarité mais une preuve de subsistance, un peu à l’instar de ce qu’impose les Etats-Unis aux touristes venant de 5 pays africains qualifiés pour la Coupe du Monde. En France, on appellerait ça une attestation de ressources, sauf qu’ici le montant a doublé du jour au lendemain.
En parallèle, les médias québécois ont relayé un discours commode : les étudiants étrangers congestionneraient les hôpitaux, satureraient le marché du logement. On connaît la mécanique : elle fonctionne aussi bien à Montréal qu’à Paris.
Anne-Marie Croteau ne prend pas de gants. « Les étudiants qui arrivent chez nous, ce ne sont pas les gens qui remplissent les hôpitaux. » Quant au logement : « Je n’en connais pas, moi, des étudiants qui ne trouvent pas après quelques jours. »
Frais de scolarité : l’État reprend la mise !
Pour comprendre ce qui se joue, il faut comprendre la plomberie financière.
Le modèle économique des universités québécoises reposait sur une logique simple. Financement de base par le gouvernement provincial. Étudiants internationaux comme source de revenus complémentaire, intégralement conservée par les institutions. C’était l’équivalent fonctionnel de ce que font les grandes écoles françaises avec leurs frais de scolarité parfois augmentés pour les étudiants extra-communautaires, sauf que l’État subventionnait le socle. Ce n’est plus le cas en 2026 !
Désormais, la différence entre les frais payés par un étudiant international et ceux d’un étudiant québécois doit être reversée au gouvernement. Prenons un exemple concret. Une institution facture 30 000 dollars canadiens. Le gouvernement a fixé un seuil de référence à 21 000 dollars. L’université garde la tranche entre 21 000 et 30 000 dollars. La tranche entre 21 000 et le tarif québécois, environ 4 000 dollars, repart dans les caisses de l’État.
Moins d’étudiants internationaux. L’argent de ceux qui restent ne reste plus. Et 80 % des dépenses universitaires sont de la masse salariale, par définition incompressible. On ne licencie pas un professeur titulaire comme on ferme une ligne budgétaire.
L’impact varie selon la tuyauterie institutionnelle. À HEC Montréal, les revenus sont mutualisés au niveau de l’Université de Montréal et redistribués entre dix-sept facultés. L’amortisseur est collectif. Mais l’effet cumulatif commence à mordre. À Concordia, le choc est plus direct sur les budgets facultaires.
Pour compenser, chacun bricole. HEC Montréal a sollicité ses donateurs pour augmenter les bourses. Concordia a renforcé ses structures d’accompagnement. L’Université Laval travaille ses taux de conversion : moins de demandes, mais chaque candidature accompagnée jusqu’à l’inscription.
Frais de scolarité et nouvelles règles pour les Français au Québec en 2026
Au milieu de la débâcle, un chiffre résiste : les étudiants français inscrits à Concordia sont restés stables.
La mauvaise : les conditions ont changé. Historiquement, les Français payaient les mêmes frais que les Québécois. Une entente bilatérale, un héritage diplomatique. C’est terminé. Ils sont désormais alignés sur le tarif « canadien hors Québec », plus élevé. Pas le tarif international complet, mais un signal clair pour les familles.
Et les nuances sont infinies. En programme de recherche, l’ancien régime s’applique encore. En programme professionnel, non. D’un cycle à l’autre, les règles divergent. Si en France, on se plaint souvent de l’opacité de Parcoursup, ici, c’est une formule budgétaire de deux cent cinquante pages !
« Ce n’est pas lisible, et ce n’est pas nous qui contrôlons », reconnaît l’un des doyens. Les étudiants reprochent aux universités des frais élevés. Les universités répondent qu’elles ne fixent pas les barèmes.
Pour un étudiant français qui envisage le Québec en 2026, trois réflexes :
- vérifier le régime tarifaire exact du programme visé,
- distinguer frais de scolarité et exigences de preuve financière,
- anticiper des délais de visa plus longs.
La stratégie de la profondeur plutôt que le volume
La stratégie des business schools québécoises face à la crise de la mobilité étudiante
Face à cette nouvelle donne, les trois institutions convergent sur un point. L’échange sortant classique, un semestre ici, un semestre là, c’est fini. Ou plutôt : ça ne suffit plus.
Federico Pasin parle d’une « manière de faire l’international différent ». Ça veut dire des doubles diplômes structurés, pas des accords-cadres qu’on signe dans un cocktail. HEC Montréal en propose avec Bocconi : un format intégré bac-maîtrise en cinq ans, M1 à Milan, MSc à Montréal, et réciproquement. À l’Université Laval, le baccalauréat (supérieur, pas celui français) en finance quantitative mêle programmation et finance dans un programme à forte exigence d’entrée. On est loin du séjour Erasmus.
L’innovation la plus intéressante est le modèle « 2 + 2 » de HEC Montréal. Des partenaires au Maroc, en Tunisie, au Liban, en Chine, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en République Démocratique du Congo assurent les deux premières années du programme. Les étudiants qui réussissent basculent à Montréal pour les deux dernières. Cette formule présente un triple avantage.
- Réduction des coûts pour les familles :
- Les étudiants qui arrivent à 19 ans plutôt qu’à 17, ce qui change tout en termes d’adaptation.
- Et un partenaire local capable d’évaluer les dossiers. « Connaître la force de tel lycée en Côte d’Ivoire, savoir si un seize sur vingt est bon ou si un douze est bon, on ne sait pas faire depuis Montréal », admet Federico Pasin. « Avoir un partenaire local qui fait le tri, c’est fantastique. »
Concordia, de son côté, vient de signer son premier double diplôme en business avec NEOMA. Une première pour l’institution anglophone, qui disposait de cent cinquante partenariats d’échange mais n’avait jamais franchi le pas du diplôme conjoint.
Concordia et la politique linguistique québécoise : quel impact pour les étudiants internationaux ?
Concordia occupe une position que personne n’occupe en France : université anglophone dans une province francophone. Pendant deux ans, une mesure gouvernementale a plané, qui aurait obligé les étudiants internationaux à maîtriser le français en fin de parcours. Elle a finalement disparu. Mais le mal était fait et des candidats ont renoncé par peur d’échouer.
Anne-Marie Croteau a transformé la contrainte en argument de recrutement. « Venez étudier en anglais, mais vivez en français. » Les étudiants peuvent rédiger leurs travaux en français s’ils le souhaitent. L’université a renforcé ses programmes d’apprentissage linguistique. Et Anne-Marie Croteau a posé un principe : les politiques gouvernementales ne « définiront pas la qualité de notre université ».
Pour un étudiant francophone, la proposition est limpide. Se familiariser avec le monde des affaires en anglais, dans une ville où l’on commande son café en français. Un filet de sécurité linguistique que ni Toronto ni Vancouver ne peuvent offrir.
La notion d’immigration douce au Québec
Taux de rétention et insertion professionnelle des étudiants internationaux au Québec
Federico Pasin utilise une expression qui mériterait d’entrer dans le vocabulaire des politiques migratoires : « immigration douce ».
Un jeune arrive. Découvre un pays. Expérimente l’hiver, ce qui au Québec n’est pas une métaphore. Pendant trois ou quatre ans, il côtoie des Québécois, se construit un réseau, travaille à temps partiel. Le taux de chômage à Québec est de 3 %. Plus de 80 % des étudiants québécois ont un emploi pendant leurs études. Les banques recrutent tôt. Les étudiants internationaux s’insèrent dans ce tissu.
Environ 60 % des étudiants internationaux de Concordia restent au Canada après leurs études. En 2000, 4 % des immigrants économiques du Québec avaient préalablement étudié au Canada. En 2019 : 40 %. L’université est devenue le premier canal d’immigration qualifiée de la province.
Comparez avec une famille qui immigre directement. Federico Pasin trouve la bonne image : « C’est arriver avec un parachute. » Est-ce qu’on va aimer l’hiver ? Est-ce qu’on va se faire des amis ? L’étudiant, lui, a déjà répondu à ces questions.
Population vieillissante, marché du travail tendu. Le Québec a besoin de cette immigration douce mais le gouvernement ne semble pas l’avoir compris.
Un marché du travail qui embauche encore, mais qui se complique
Emploi au Québec en 2026 : opportunités et contradictions pour les étudiants internationaux
Les doyens parlent d’un taux de chômage à 3 %. C’est vrai, mais c’est le chiffre de la ville de Québec où se situe l’université Laval. La région économique de Québec affiche un taux de 2,7 % sur la période mars-avril 2026, un niveau que les économistes qualifient de sous-emploi. Le taux de chômage des 15-24 ans y est tombé à 3,2 %, sous le seuil du plein emploi pour la première fois en cinq ans. À Québec, ce n’est pas un marché du travail… C’est une aspirateur à diplômés !
A Montréal, c’est une autre histoire ! Le taux de chômage du Québec dans son ensemble s’établit à 5,4 % en mars 2026, après un choc brutal en février : 57 300 emplois perdus en un mois, la plus forte baisse mensuelle depuis la pandémie. Le taux de chômage des jeunes Canadiens est remonté à 14,1 % en février, proche de son sommet des quinze dernières années. La Presse Pour un étudiant international qui travaille à temps partiel, la conjoncture n’est plus celle de 2022.
Mais le problème structurel, lui, n’a pas changé. Le Québec vieillit. L’indice de remplacement, soit le nombre de personnes de 20 à 29 ans pour chaque personne de 55 à 64 ans, est à un creux historique de 0,8, contre plus de 2,0 dans les années 1970. Les baby-boomers partent. Personne ne les remplace. La santé, l’éducation, la construction, l’informatique : les secteurs en tension sont les mêmes qu’en France, en plus aigu.
Et c’est là que la politique d’immigration devient illisible. D’un côté, le Programme de l’expérience québécoise (PEQ), qui permettait aux diplômés internationaux d’accéder rapidement à la résidence permanente, a été aboli à l’automne 2025. Son remplaçant, le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), est plus restrictif, plus ciblé, et crée une génération d’« orphelins du PEQ » qui avaient choisi le Québec en misant sur cette trajectoire. Le Conseil du patronat du Québec juge les orientations du PSTQ insuffisantes pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre.
De l’autre côté, la liste des professions admissibles au traitement simplifié est passée de 76 en 2025 à 60 en 2026, avec le retrait notable des professions en technologies de l’information. Pour un étudiant français en école de commerce, la réalité est double : le marché du travail québécois reste parmi les plus dynamiques du G7, surtout en région dans la mesure où les banques, les cabinets de conseil, les entreprises technologiques recrutent… Mais le chemin qui va du diplôme à la résidence permanente s’est allongé, complexifié, et surtout il n’est plus garanti ! C’est exactement le problème de lisibilité que décrivent les doyens : le Québec a besoin de ces étudiants, le marché les attend, mais la politique d’immigration envoie le signal inverse.
Les grandes écoles françaises renforcent, à contre-courant
Certaines écoles d’ingénieurs françaises auraient réduit de 80 % leurs envois en échange au Canada. Les grandes écoles de commerce font l’inverse.
NEOMA Business School envoie une quarantaine d’étudiants par semestre au Canada et prévoit de renforcer ses partenariats. Un nouveau partenariat a été signé dans la foulée de cette conférence avec McGill permettant à 6 néomiens d’étudier dans la prestigieuse université montréalaise. Delphine Manceau assume la logique : « Dans un monde qui change beaucoup, c’est important d’avoir un grand nombre de partenaires dans des pays différents. » Quand un pays se ferme, on réoriente. Quand le contexte durcit, on s’appuie sur les universités.
En tant que présidente de la CGE, Delphine Manceau porte un signal qui dépasse NEOMA. C’est l’ensemble du réseau des grandes écoles françaises qui regarde le Québec comme un terrain à consolider.
Les tensions canado-américaines ne changent pas l’équation. Les universités québécoises reçoivent très peu d’Américains : un seul à Laval ! L’impact se joue ailleurs : le Canada espérait attirer des chercheurs déstabilisés par le climat politique aux États-Unis mais les résultats sont encore modestes, comme ici en France.
Les partenariats académiques transatlantiques, eux, tiennent. HEC Montréal maintient ses programmes avec des universités américaines de premier plan. Anne-Marie Croteau pose le principe : « Les universités doivent être les piliers sur lesquels reposent les démocraties. Si on n’est pas capable de s’entendre entre universités, je ne vois pas comment on va fonctionner. »
À titre personnel, certains professeurs canadiens ont cessé de se rendre aux conférences aux États-Unis. L’alliance historique entre les deux pays est blessée… mais les institutions continuent.
L’angle mort démographique au Québec
Le Québec a un taux de fécondité bas. C’est l’angle mort de toute la politique restrictive. On ferme la porte aux étudiants étrangers dans un pays qui n’a pas assez d’enfants. En France, on connaît le paradoxe mais ici, il est plus aigu.
Un répit conjoncturel. Le mini baby-boom des années 2005-2010 arrive au Cégep, le cycle préuniversitaire québécois. Anne-Marie Croteau observe déjà 25 % d’étudiants locaux supplémentaires. Ça tombe bien mais ça ne durera pas.
Federico Pasin ne s’y trompe pas : « L’augmentation des étudiants locaux ne compensera jamais. Le type d’étudiant n’est pas le même, le type de revenus n’est pas le même. »
La formation continue explose en volume. Les programmes courts attirent un public plus âgé. Mais le fond du problème reste entier. À long terme, le Québec ne maintiendra pas son système d’enseignement supérieur sans immigration étudiante.
L’avenir de HEC Montréal, Concordia et Laval face aux restrictions sur les étudiants internationaux
Comme l’affirment de manière collégiale les directeurs de ces institutions, ce qu’il faut protéger, ce n’est ni un budget ni une stratégie de recrutement, c’est la mission.
La diversité en classe. La capacité à faire travailler ensemble des gens qui pensent différemment. Dans un monde où les réseaux sociaux poussent à l’entre-soi et où le voisin du sud démantèle ses programmes d’équité et d’inclusion, les universités québécoises se positionnent comme un contre-modèle. Ce n’est pas un simple discours de façade mais un vrai choix budgétaire : les trois dirigeants sont unanimes, ce n’est pas sur l’international qu’on coupe.
« Si on met des gens en équipe dans un cours de management, ils vont se regrouper avec des gens qui pensent pareil », observe Federico Pasin. « Il faut qu’ils apprennent à discuter sereinement avec des gens qui ont un autre schéma de pensée. »
Frank Pons se définit comme un « gardien ». Gardien de la richesse qu’apportent les étudiants internationaux. Gardien de l’internationalisation comme composante non négociable.
Le gouvernement du Québec commence à rectifier le message. Les universités, elles, n’ont pas attendu : Federico Pasin était en Europe il y a quelques jours pour défendre sa position d’ouverture.
On verra si la réputation se reconstruit aussi vite qu’elle s’est défaite !














