Stratégie IA de l’ESCP Business School : 10 000 licences ChatGPT Edu, un coordinateur IA par campus, une refonte complète des syllabi, et bientôt une School of Technology. L’ESCP déploie une stratégie intelligence artificielle systémique, de la salle de classe jusqu’à la production de recherche académique.
Paris, 17 mars 2026. Dans les couloirs de l’ESCP Business School, les amphithéâtres sont pleins. 183 participants (chercheurs, professeurs, dirigeants d’institutions, organismes d’accréditation, pionniers de l’edtech, décideurs politiques et experts de l’industrie) issus de 67 universités se retrouvent pour le premier Sommet sur l’IA dans l’Enseignement Supérieur (AIHES), organisé par l’ESCP. À 11 heures moins cinq, plus personne au bar : tout le monde est en session. L’initiative, portée par Louis-David Benyayer, traduit un mouvement plus profond. L’ESCP ne se contente pas d’observer la vague de l’intelligence artificielle. Elle la prend à bras-le-corps. Retour sur la stratégie IA de l’ESCP, de la formation à la recherche.
La stratégie IA de l’ESCP : trois piliers majeurs
L’intelligence artificielle est un axe stratégique décidé par la direction de l’ESCP. Ce n’est pas un simple mot dans un plan quinquennal. « Quand on dit que c’est stratégique, c’est-à-dire que c’est important, qu’on y a consacré des ressources, qu’on considère que c’est essentiel », résume Louis-David Benyayer, qui pilote la dynamique IA de l’ESCP Business School. Trois piliers structurent la stratégie IA de l’école : l’enseignement, la recherche et la transformation pédagogique.
1. Formation IA à l’ESCP : 10 000 étudiants, tous formés à l’intelligence artificielle
Aujourd’hui, la totalité des 10 000 étudiants de l’ESCP, tous programmes confondus (bachelor, PGE, executive, PhD), dispose d’au moins un cours sur l’intelligence artificielle. La formation IA à l’ESCP s’adapte aux publics. Une brique commune couvre le fonctionnement de la technologie. Un certifié de 35 ans n’a pas forcément besoin de maîtriser la géopolitique de l’IA, alors qu’un bachelor si. Inversement, pas besoin de rentrer dans les dynamiques de pondération des modèles pour tous les profils. Une deuxième couche traite des usages de l’IA en entreprise, des promesses et des risques : économiques, sociaux, politiques, géopolitiques, environnementaux.
Programme phare de la stratégie IA de l’ESCP : le MSc Business Analytics & AI, renommé cette année (il s’appelait Business Analytics, dans la sémantique Big Data). Créé il y a une dizaine d’années, ce programme IA de l’ESCP forme 85 étudiants par an avec un fort taux de sélectivité. Le recrutement est externe (ce n’est pas une spécialisation du PGE). Le programme forme ce que Benyayer appelle des « Navigators vs Translators » : des profils capables de résoudre des problèmes business grâce aux technologies d’intelligence artificielle. Format : 12 mois académiques suivis de 6 mois de stage.
Mais le chantier le plus massif est ailleurs. L’IA transforme tous les métiers, y compris non-technologiques : RH, marketing, finance. L’ESCP a donc lancé, il y a six mois, un inventaire complet et une mise à jour de l’ensemble de ses cours fondamentaux à l’aune de l’intelligence artificielle. Le processus devrait prendre encore au moins une année scolaire. Benyayer nuance le récit de la rupture permanente : « Ce n’est pas toutes les semaines qu’il y a une rupture conceptuelle. » L’objectif n’est pas de courir après chaque nouvelle sortie, mais d’équiper les étudiants sur ce qu’il appelle des « Long Term Knowledge Assets » : des savoirs durables, pensés pour traverser le temps.
Les compétences non-numériques, le critical thinking en tête, prennent également en importance dans l’ensemble des programmes de l’ESCP. « On ne casse pas tout, mais c’est pervasif : ça concerne tous nos programmes, tous nos cours », précise Benyayer. Pour un professeur au quotidien, l’exécution reste du « business as usual », mais le contenu, lui, évolue en profondeur.
2. Recherche et IA à l’ESCP : quand l’intelligence artificielle redéfinit la production de connaissances
Sur le volet recherche, l’ESCP structure ses travaux en IA autour de deux axes. L’IA comme objet de recherche, d’abord, avec deux centres dédiés : TRACIS (Transformative Research on AI for Companies, Individuals and Society), centré sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle, et AIDM (AI and Decision Making), orienté recherche opérationnelle et résolution de problèmes concrets par l’IA.
Mais le sujet le plus déstabilisant est ailleurs. L’intelligence artificielle transforme la production de connaissances elle-même.
Des expérimentations existent où des modèles identifient de façon autonome une question de recherche, structurent un test, analysent les résultats et produisent un article accepté en conférence. Que signifie, dès lors, « faire de la recherche » pour un humain ? « The dust hasn’t settled yet », reconnaît Benyayer. Les pratiques ne sont pas encore solidifiées, les guidelines des grandes revues de recherche proscrivent souvent l’usage de l’IA générative, ce qui crée un environnement défavorable à l’expression sincère. Beaucoup de chercheurs utilisent l’IA dans leur cycle de production, mais peu le disent ouvertement.
L’enjeu est aussi concurrentiel : les chercheurs qui maîtrisent ces outils d’IA seront probablement mieux positionnés pour publier. Et l’intelligence artificielle ne sert pas seulement à améliorer l’existant : elle pourrait aussi permettre de produire des connaissances complètement nouvelles, mais ce volet reste émergent.
3. Pédagogie et IA : repenser l’évaluation à l’ESCP
Troisième pilier de la stratégie IA de l’ESCP, peut-être le plus sensible : l’intelligence artificielle bouscule les pratiques pédagogiques et d’évaluation. Qu’est-ce qui se passe dans une salle de classe quand l’étudiant peut produire un livrable de qualité avec l’IA ? Que demande-t-on aux étudiants avant et pendant le cours ? Comment les amener à produire l’effort d’apprentissage ? Ces questions ne sont pas nouvelles (la pédagogie les pose depuis des siècles), mais « le renouvellement est un peu forcé » par l’IA.
C’est la combinaison de ces trois dimensions (enseignement, recherche et pédagogie) qui rend l’intelligence artificielle véritablement stratégique pour l’ESCP Business School.
Les investissements IA de l’ESCP : équipe dédiée et maillage européen
Côté investissement dans l’IA, l’ESCP a financé 10 000 licences ChatGPT Edu pour l’ensemble de ses étudiants et collaborateurs. L’ESCP n’en est pas au stade de développer ses propres modèles d’intelligence artificielle (ce qui constituerait une quête vaine), mais reconnaît que les modèles open source progressent rapidement. « Chaque année apporte une nouvelle possibilité », note Benyayer.
Une première équipe full-time dédiée à l’IA a été créée à l’ESCP, ce qui constitue en soi un signal fort : Julien (permanent), Cegir (permanent), trois personnes sur l’architecture produit, et Lorena en gestion de projets, couvrant enseignement, recherche et transformation. En parallèle, des professeurs et chercheurs sont mobilisés à temps partiel sur les sujets d’intelligence artificielle, comme Benyayer lui-même, dont le rôle est de s’assurer que les cours, modules et syllabi avancent concrètement. « Je ne fais pas tout, mais mon travail c’est de m’assurer que ça avance. »
Depuis septembre dernier, l’ESCP a également déployé un AI Campus Coordinator sur chacun de ses cinq campus européens : Paris, Londres, Turin, Madrid et Berlin. Ces coordinateurs IA, professeurs-chercheurs volontaires, animent les dynamiques locales en complément des initiatives fédérales. Brown Bag Meetings, ateliers IA, Drop-in Clinics : chaque campus de l’ESCP s’ajuste à ses besoins propres.
L’IA sur le terrain à l’ESCP : l’expérimentation au quotidien

Alara Tascioglu est Assistant Professor of Business Analytics, AI & Digital Transformation et AI Campus Coordinator pour le campus de Paris de l’ESCP. Formée au Lycée Français d’Istanbul, puis à Columbia University avant un passage chez EY et un doctorat à Koç University (Istanbul), elle incarne cette nouvelle génération de professeurs pour qui l’intelligence artificielle n’est pas un sujet adjacent mais un outil de travail quotidien.
Son approche de la formation IA à l’ESCP repose sur trois formats d’animation complémentaires.
- Les Brown Bag Meetings, d’abord : des sessions de 30 minutes à 1 heure où n’importe qui (faculty, staff, étudiant) peut venir présenter un cas d’usage de l’IA. Le nom vient de la tradition du déjeuner apporté dans un sac en papier. Récemment, un étudiant de bachelor a montré comment il utilise Gamma AI pour créer ses slides. Un professeur a présenté un outil de revue de littérature assistée par intelligence artificielle.
- 2. Ensuite, les workshops collaboratifs (« Collabs ») : des sessions de 1 à 2 heures où les participants construisent ensemble après une démo. Tascioglu a par exemple animé un atelier où chaque participant est reparti avec son propre GPT construit pour ses études de cas.
- 3. Enfin, les Drop-in Clinics : des « office hours » ouvertes sur Zoom, où les questions sur l’IA vont du plus basique (« comment ouvrir ChatGPT ») au plus technique (« comment brancher une clé API »). Le spectre des niveaux est large, et c’est précisément l’objectif : à l’ESCP, personne n’est laissé de côté dans l’adoption de l’intelligence artificielle.
Parmi les chantiers IA en cours à l’ESCP, l’intégration de la sustainability dans chaque syllabus est une priorité institutionnelle. Un GPT dédié est en développement pour aider les professeurs à identifier où et comment intégrer cet élément, avec des recommandations tirées de la bibliothèque interne de l’ESCP. L’équipe prototype également des outils internes d’intelligence artificielle avec des LLM (via Hugging Face notamment) et travaille à centraliser les différents silos de données de l’école. La transition est en cours : de « simples utilisateurs de technologies IA » vers « créateurs de technologies IA ».

L’approche de l’ESCP en matière d’intelligence artificielle, « expérimentation d’abord, gouvernance ensuite », génère une reconnaissance internationale. Le directeur technologique de Darden Business School (University of Virginia) a découvert le travail de Tascioglu via un webinaire OpenAI animé par Benyayer et l’a invitée sur son campus à présenter ses GPT éducatifs. Un échange réciproque s’est installé : Darden a partagé ses guidelines IA, et les discussions se poursuivent. « On avance plus vite que beaucoup d’écoles, parce qu’on donne la liberté aux profs d’expérimenter et de pousser les limites », constate Tascioglu. Une dynamique que d’autres institutions, parfois ralenties par des cadres de gouvernance trop rigides, peinent à reproduire.
L’IA et les métiers : la vision de l’ESCP sur la disruption
Interrogé sur l’avenir des débouchés de ses étudiants face à l’intelligence artificielle, Benyayer refuse le forecasting. Sa méthode : regarder ce qui s’est passé dans le passé avec les technologies d’automatisation. « Les questions sont importantes, mais elles ne se posent pas fondamentalement différemment de la façon dont elles se posaient avant. »
L’ESCP identifie trois scénarios de transformation du monde du travail par l’IA.
Premier scénario : la réduction du volume dans certains métiers. L’exemple des traducteurs est parlant. On aura toujours besoin de traducteurs humains, mais moins d’heures, donc moins de postes. Un appauvrissement du volume inévitable. Quels métiers précisément et à quelle échéance, Benyayer reconnaît un gros point d’interrogation.
Deuxième scénario : la transformation du contenu des métiers existants par l’intelligence artificielle. L’exemple est saisissant. Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique pour ses travaux sur les réseaux de neurones, avait prédit en 2016 que les progrès de la computer vision rendraient les radiologues obsolètes. Dix ans plus tard, le NHS britannique compte 40 % de radiologues en plus. Pourquoi ? D’une part, l’IA génère de nouvelles tâches pour le radiologue : formation au modèle, interaction avec la technologie, diagnostic plus poussé. Benyayer cite une anecdote personnelle : Open Evidence, un outil médical IA, a identifié un cancer chez son père 45 jours avant le diagnostic classique, illustrant concrètement comment l’intelligence artificielle permet au radiologue d’aller plus loin dans l’analyse. D’autre part, l’efficience accrue provoque un effet rebond : comme c’est plus rapide et plus accessible, davantage de patients demandent des radios. Même logique que la rénovation énergétique au Royaume-Uni, où les ménages qui ont isolé leur logement chauffent davantage.
Troisième scénario : l’émergence de nouveaux métiers liés à l’IA. Benyayer alerte sur l’ambivalence de ce phénomène. Certains de ces métiers sont épanouissants, d’autres asservissants. Il cite le data labelling : des centaines de milliers, voire des millions de personnes constituent ce qu’il appelle « les soutiers de l’IA ». Ce déplacement de la main-d’œuvre n’est pas uniquement le monde glamour des data scientists.
Face à ces trois scénarios, la stratégie IA de l’ESCP structure sa réponse autour de trois directions :
- former des experts métiers qui seront moins nombreux mais devront être excellents (à l’image des banquiers d’investissement, on en a besoin de moins, mais il faut qu’ils soient exceptionnels) ;
- plus massivement, transformer les métiers existants en s’appuyant sur quatre disciplines (expertise de domaine, technologie, critical thinking et analytics, intelligence sociale et émotionnelle) ;
- préparer aux nouveaux métiers spécifiques à l’intelligence artificielle.
« Aucune machine ne peut se lever pour monter un business avec toi. C’est parce que tu les regardes dans les yeux, que tu leur dis “on va changer le monde, venez, ça va être super”, et les gens te suivent. Ça s’apprend. » Louis-David Benyayer
ESCP School of Technology : la prochaine étape de la stratégie IA
La dynamique IA de l’ESCP s’inscrit dans une transformation plus large encore. Le 23 février 2026, trois semaines avant le sommet AIHES, l’ESCP Business School a annoncé la nomination de Cédric Denis-Rémis au poste de Vice-Président exécutif en charge de l’Executive Education et des Relations entreprises, et surtout de Directeur de la future ESCP School of Technology. Diplômé de l’École des Mines de Paris, PhD et HDR, ancien Vice-Président de l’Université PSL, fondateur de l’IHEIE (Institut des Hautes Études pour l’Innovation et l’Entrepreneuriat) aux Mines Paris-PSL, responsable du programme Red Team Défense auprès du ministère des Armées, créateur du Mastère Spécialisé entrepreneuriat DeepTech et cofondateur du think tank Zénon sur les technologies pour le climat : le profil est celui d’un architecte de l’hybridation entre management et technologies, y compris l’intelligence artificielle.
La School of Technology de l’ESCP accueillera sa première promotion en septembre 2027. Elle formera à l’articulation entre expertise technologique, vision stratégique et responsabilité managériale. « L’hybridation entre management et technologies est devenue indispensable », souligne Denis-Rémis. Cette création constitue la première étape structurante du plan stratégique Bold & United (2026-2030) de l’ESCP, qui prévoit également la création d’une School of Governance en 2029. L’ambition affichée : s’affirmer comme la première Université Européenne de Management en 2030.
Le signal est clair. L’ESCP ne se contente pas d’intégrer l’IA dans ses programmes existants. Elle restructure son architecture académique autour de la convergence entre management et intelligence artificielle. Le MSc Business Analytics & AI, les 10 000 licences ChatGPT Edu, les coordinateurs IA sur cinq campus, et maintenant une School of Technology dédiée : les pièces du puzzle de la stratégie IA de l’ESCP s’assemblent.
Sommet AIHES à l’ESCP : de la visibilité au leadership sur l’IA dans l’enseignement supérieur
L’organisation du sommet IA elle-même est révélatrice de la culture de l’ESCP. L’initiative est née d’une idée personnelle de Benyayer l’an passé. Quand il l’a proposée à la direction de l’ESCP, la réponse a été immédiate : « oui, bien sûr ». Peu de gouvernance rigide, beaucoup de confiance dans les initiatives individuelles. « On vit dans une institution très à l’écoute des initiatives. C’est une chance. »
La genèse du sommet répond à une dynamique concrète : la visibilité des initiatives IA de l’ESCP a attiré de nombreuses institutions du monde entier : appels, discussions, visioconférences. L’idée s’est imposée de proposer une plateforme pour permettre à la communauté académique de passer deux jours à échanger sur l’intelligence artificielle dans l’enseignement supérieur.
Au programme du sommet AIHES de l’ESCP : 67 universités représentées, 183 participants, plus de 40 sessions parallèles, 8 keynotes, 3 tables rondes, 3 filières thématiques (Responsable, Audacieux, Créatif), et des plénières avec des speakers d’OpenAI (Sébastien Bubeck), Hugging Face (Pénélope Gittos), Sanofi, Accor, Sixt, l’OCDE, etc.
Pour le moment, l’écosystème en est au stade du partage d’expériences entre institutions. Il n’y a pas encore de réalisations communes (outils, méthodes, projets). Le Digital Education Council joue un rôle d’intermédiaire avec ses toolbox et guidelines. Pour le moment, l’ESCP n’a pas non plus de projet de monétisation B2B de son expertise en intelligence artificielle, contrairement au modèle développé par d’autres écoles sur le climat ou l’infrastructure.
Mais la dynamique est lancée. Et dans une industrie où beaucoup d’établissements peinent encore à dépasser le stade des déclarations d’intention sur l’IA, l’ESCP avance avec méthode, pragmatisme et une conviction claire : l’intelligence artificielle n’est pas un épisode technologique de plus mais une transformation de fond qui exige une réponse à la mesure : le sommet AIHES n’en est que le symptôme le plus visible !
Entretiens réalisés le 17 mars 2026 lors du Sommet AIHES, ESCP Business School, Paris. Avec Louis-David Benyayer (responsable de la dynamique IA, ESCP) et Alara Tascioglu (AI Campus Coordinator Paris, ESCP).













