L’EDHEC Business School vient de céder Scientific Infra & Private Assets (SIPA) à PEI Group, fournisseur mondial de data et d’analytics pour les marchés privés. Le montant n’a pas été communiqué.
C’est la deuxième fois en six ans que l’école lilloise réussit le même tour de force : incuber une entreprise à partir de sa recherche académique, la faire grandir jusqu’à ce qu’elle devienne un standard de marché, puis la céder à un acteur mondial. En 2020, c’était Scientific Beta, vendue à la Bourse de Singapour pour 200 millions d’euros. En 2026, c’est SIPA. Aucune autre business school française n’a réussi à reproduire ce schéma, malgré les annonces. Nous avons interrogé Emmanuel Métais, Directeur général de l’EDHEC, pour comprendre les rouages d’un modèle que tout le monde admire et que personne ne parvient à copier.
SIPA : de l’institut de recherche de l’EDHEC au leader mondial des indices privés
L’histoire de SIPA remonte à 2016, lorsque l’EDHEC crée l’Infrastructure & Private Assets Research Institute (EIPA) pour faire progresser la compréhension scientifique des marchés privés. L’institut développe de nouvelles normes de classification, notamment le TICCS (pour les infrastructures) et le PECCS (pour le private equity), ainsi que des méthodologies avancées de valorisation et de risque de crédit sur les actifs non cotés.
En 2019, SIPA est « spinnée off » pour commercialiser ces innovations. La plateforme fournit aujourd’hui des indices, benchmarks et outils de notation via trois produits phares : infraMetrics, privateMetrics et privateAlpha. Avec environ un million de valorisations d’actifs calculées chaque mois, les données SIPA atteignent un niveau de granularité unique sur le marché. Les investisseurs utilisant ses indices représentent plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion en marchés privés.
PEI Group : un acquéreur stratégique dans l’écosystème de l’information financière
PEI Group n’est pas un acquéreur anodin : fondé en 2001 à Londres, le groupe fournit de l’intelligence de marché, des données et des événements à plus de 30 000 investisseurs institutionnels, asset managers et conseillers à travers le monde. L’acquisition de SIPA s’inscrit dans sa stratégie de renforcement de son offre d’analytics pour les marchés privés.
Concrètement, l’intégration des données SIPA dans les plateformes PEI permettra de proposer une offre combinant analyses de marché, données sur les fonds, les sociétés et les transactions, ainsi que des indices et benchmarks. Edouard Tavernier, CEO de PEI Group, souligne que les benchmarks de SIPA sont complémentaires avec la stratégie de PEI de fournir une intelligence critique aux décideurs des marchés privés.
L’accord prévoit également un partenariat de long terme entre PEI, l’EDHEC et EIPA pour garantir la continuité du développement académique des méthodologies quantitatives qui fondent la technologie SIPA.
Le modèle EDHEC : deux cessions majeures en six ans (Scientific Beta & PEI Group)
Pour comprendre la portée de cette opération, il faut remonter à janvier 2020. L’EDHEC et sa Fondation cèdent alors 93 % du capital de Scientific Beta à Singapore Exchange Ltd (SGX), valorisant l’entité à 200 millions d’euros. Scientific Beta, créée en 2012 par le Professeur Noël Amenc, était devenue un leader mondial des indices smart beta, avec 54,7 milliards de dollars d’actifs répliquant ses indices.
La logique est la même dans les deux cas. L’EDHEC, association Loi 1901 reconnue d’intérêt général, investit massivement dans la recherche appliquée via ses instituts spécialisés. Lorsque les résultats de recherche atteignent un niveau de maturité commerciale suffisant, ils sont « spinnés off » en entités autonomes. Ces spin-offs grandissent, se font un nom sur le marché, puis sont cédées à des acquéreurs stratégiques. Le produit de la cession revient au Fonds de dotation de l’école, qui le réinjecte dans la recherche et les formations.
Emmanuel Métais, Directeur général de l’EDHEC, résume la philosophie : les scientific ventures de l’école sont conçues pour transformer la recherche académique en solutions concrètes et à fort impact pour l’industrie. Le succès de SIPA incite l’école à investir toujours plus dans la recherche scientifique et ses développements.
Un timing stratégique pour l’EDHEC et PEI Group
On peut aussi lire ces cessions sous un autre angle : celui du calendrier. En janvier 2020, l’EDHEC cède Scientific Beta à un moment où les indices smart beta atteignent leur pleine maturité de marché.
En mars 2026, l’école cède SIPA dans un contexte où la demande pour des données fiables sur les actifs privés n’a jamais été aussi forte. La crise énergétique qui s’installe durablement en Europe confère aux données d’infrastructure une importance stratégique croissante. L’essor de l’IA générative, qui transforme la production d’indices et l’analyse de risque, rend d’autant plus précieuses les méthodologies scientifiquement validées sur lesquelles repose SIPA. Pour PEI Group, c’est le moment idéal pour intégrer ces actifs dans son offre et accélérer. Pour l’EDHEC, c’est le signe que la venture a atteint le stade où un acteur industriel global peut mieux la déployer qu’un institut de recherche.
C’est la marque d’un modèle bien calibré : céder au moment où la valeur est maximale pour l’acquéreur, et réinvestir dans le prochain cycle de recherche.
EDHEC : le pipeline de scientific ventures ne s’arrête pas là
SIPA n’est pas la dernière cartouche de l’EDHEC. Interrogé par nos soins, Emmanuel Métais confirme que la stratégie d’incubation et de valorisation va se poursuivre. Scientific Portfolio (gestion quantitative de portefeuilles) et Scientific Climate Ratings (notation climatique des investissements, adossée aux travaux de l’EDHEC Climate Institute) ont déjà entamé leur déploiement commercial. D’autres ventures pourraient suivre. Et l’EDHEC continuera par ailleurs ses recherches sur les infrastructures et les private assets dans le cadre de son partenariat avec PEI et EIPA, comme précisé dans le communiqué de presse.
Ce modèle transforme profondément l’économie d’une business school. Là où la plupart des écoles françaises dépendent des frais de scolarité, des subventions CCI (en voie de disparition) et de la taxe d’apprentissage, l’EDHEC a construit un troisième pilier de financement fondé sur la propriété intellectuelle issue de sa recherche. Un avantage compétitif considérable dans un contexte où les CCI réduisent leurs dotations année après année.
Et un avantage qui reste, à ce jour, totalement unique. En 2020, la cession spectaculaire de Scientific Beta avait suscité une vague d’annonces dans l’enseignement supérieur français : plusieurs écoles avaient déclaré vouloir s’inspirer du modèle EDHEC et créer leurs propres entreprises à partir de leur recherche. Six ans plus tard, le constat est sans appel : aucune d’entre elles n’a concrétisé cette ambition. Pas une seule spin-off comparable n’a vu le jour ailleurs.
Pourquoi ? C’est peut-être la question la plus importante de cette histoire. Pour Emmanuel Métais, la réponse tient à la complexité du cocktail nécessaire. Le modèle EDHEC repose sur un mix très particulier entre recherche scientifique de haut niveau, esprit entrepreneurial, capacité marketing et un management d’équipes qui sait créer les bonnes incitations. Orchestrer tout cela simultanément est extrêmement difficile à répliquer. Cela demande un certain courage, explique-t-il : celui d’aller confronter les résultats de la recherche aux besoins réels de l’industrie via des produits et des services concrets. Il faut disposer d’un ADN très entrepreneurial et croire profondément dans la valeur ajoutée, intellectuelle autant que commerciale, de sa propre production scientifique.
Dit autrement : publier dans des revues académiques, toutes les écoles savent le faire. Transformer un article de recherche en produit, le vendre à des investisseurs institutionnels, faire grandir l’entité puis la céder à un acteur mondial, c’est un tout autre métier. Et c’est celui-là que l’EDHEC a inventé !
186 millions d’euros plus tard : où est passé l’argent de Scientific Beta ?
En 2020, Emmanuel Métais promettait que les étudiants seraient les premiers bénéficiaires de la cession. Six ans après, il détaille pour nous l’allocation des 186 millions d’euros nets récupérés via le Fonds de dotation. Quatre grands postes : la capitalisation d’un programme de bourses étudiantes, le financement de la recherche (notamment l’EDHEC Climate Institute), le financement du fonds à impact Generation, et le financement des prochaines scientific ventures. L’intégralité des revenus de la cession SIPA suivra le même circuit, via le Fonds de dotation.
Sur la question du retour sur investissement, Métais assume : le TRI financier est largement positif, d’autant que la recherche est de toute façon une dépense nécessaire pour une business school de premier plan. Mais l’impact ne se mesure pas uniquement en euros. La visibilité des travaux et des produits auprès de l’industrie et des étudiants constitue un retour réputationnel considérable, qui alimente à son tour l’attractivité de l’école.
SIPA : quand la recherche entre dans la salle de classe
C’est souvent le point aveugle des stratégies de recherche des grandes écoles : le lien avec l’enseignement. Sur ce sujet, Emmanuel Métais apporte une réponse concrète : les chercheurs du centre EIPA et des membres de SIPA interviennent directement dans les cours, notamment sur les thématiques infrastructures et private assets. La recherche ne vit pas dans un monde parallèle : elle nourrit la pédagogie, et les étudiants accèdent aux méthodologies et aux données produites par les entités de recherche de l’école.
C’est un cercle vertueux : a recherche produit des outils commercialisables, les cessions financent l’école, l’école attire de meilleurs étudiants et chercheurs, qui à leur tour produisent de la recherche de meilleure qualité.
Un écosystème éducatif français qui pourrait s’en inspirer
La cession de SIPA intervient dans le cadre du plan stratégique EDHEC Générations 2050, dont elle va accélérer le déploiement d’ici 2028. Concrètement, les revenus de la transaction viendront renforcer les capacités d’investissement de l’école en matière de recherche, de programmes et d’accompagnement étudiant.
Pour le reste de l’enseignement supérieur français, la leçon est claire. La recherche n’est pas un centre de coûts. C’est un actif stratégique qui, lorsqu’il est piloté avec une vision entrepreneuriale, peut générer des centaines de millions d’euros de valeur et garantir l’indépendance financière d’une institution sur le long terme.
L’EDHEC est aujourd’hui classée 4e de notre classement de réputation des Grandes Ecoles de commerce, dans le Top 10 européen des écoles de commerce selon le Financial Times, avec 10 000 étudiants, 187 professeurs et chercheurs, et la triple accréditation AACSB-EQUIS-AMBA. Cinq campus (Lille, Nice, Paris, Londres, Singapour), dont deux dédiés à la recherche en finance climat et en finance des infrastructures et du private equity.
Après Scientific Beta en 2020 et SIPA en 2026, la question est… à qui le tour ? Après tout, le proverbe dit “jamais deux sans trois”…












