Référencer son école

Quand les business schools remettent la littérature au programme

5 Min. de lecture
Des jeunes avec des cahiers ouverts sur les genoux en amphithéâtre.

Dans les écoles de management, le quotidien rime plutôt avec tableaux Excel, plans stratégiques et matrices de décision. À NEOMA, cinq séances sont pourtant réservées à Balzac, Zola, Sophocle ou Mary Shelley, et à se demander si Ulysse était un bon manager, comme une invitation à déplacer le regard et à lire le monde autrement.


Depuis septembre, tous les étudiants de troisième année de NEOMA suivent un cours obligatoire intitulé « Leçons des grands textes littéraires : management, entreprise et leadership ». Un choix pédagogique encore rare dans les business schools, presque étonnant, où ce type d’enseignement reste le plus souvent optionnel. « Ce cours de littérature a vocation à offrir un autre regard sur les rapports humains », explique Agathe Mezzadri, agrégée de lettres, professeure en classes préparatoires et ancienne manager commerciale dans l’industrie. Son parcours, à cheval entre les deux univers, lui permet de s’adresser à un public qu’elle connaît bien.

Chacune des cinq séances explore un thème au programme des écoles et propose ainsi une seconde entrée sur ces sujets – le pouvoir, l’autorité, le collectif, l’argent – à partir de récits et de personnages littéraires. « Les grands textes montrent autre chose : un conflit, un désir, une peur, une contradiction que les modèles analytiques ne captent pas forcément », observe la professeure. Une manière de rappeler que les organisations ne se composent pas de concepts mais d’individus, avec leurs failles humaines.

L’adage dit que la littérature ne vieillit pas. Le dernier cours donné par Agathe Mezzadri, consacré à l’argent et auquel nous avons assisté, l’illustre à merveille. Les étudiants y redécouvrent Zola, Balzac, Crésus : autant de figures qui, chacune à leur façon, disent quelque chose du rapport humain à la richesse. 

L’argent y apparaît tour à tour comme ressource vitale, force de domination, objet de fantasme, instrument de libération ou de chute. « La littérature révèle ce que l’argent fait aux personnages, ce qu’il déclenche ou déforme. C’est une autre façon de comprendre un phénomène qu’ils côtoient en permanence », commente Agathe Mezzadri. On y retrouve un Balzac dispendieux de sa fortune, mais aussi entrepreneur, imprimeur ou cultivateur d’ananas à ses heures. 

Ce détour par les textes sert à mettre en perspective des questions très actuelles : la valeur du travail, l’attractivité de la réussite, les tensions entre ambition individuelle et contraintes collectives, l’impact des inégalités ou encore la fragilité des choix personnels. À travers Balzac ou Zola, les étudiants retrouvent les dilemmes qu’ils rencontreront demain, mais débarrassés du vernis professionnel : l’ascension sociale, la tentation de la transgression, le poids des attentes, la peur de l’échec. Ils découvrent que les mêmes forces – désir, pouvoir, argent, reconnaissance – traversent les siècles et structurent, encore aujourd’hui, le monde dans lequel ils évolueront.

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Les 580 étudiants présents dans l’amphi ce jour-là lisent-ils les textes du programme ? L’ambition du cours n’est pas là, mais certains s’en emparent avec un enthousiasme inattendu. Agathe Mezzadri raconte ainsi un déjeuner organisé après son dernier cours en présence de six étudiants. « J’ai été bluffée : sur les six, trois avaient déjà acheté un livre étudié pendant le semestre », confie-t-elle.

Chacun avait choisi selon la séance qui l’avait marqué : Frankenstein de Mary Shelley après le cours sur « l’homme et la machine », Ourika de Claire de Duras pour éclairer les questions de diversité, équité et inclusion, Notre-Dame de Paris pour prolonger la réflexion sur les minorités. Un étudiant explique d’ailleurs qu’en découvrant Victor Hugo, « lanceur d’alerte avant l’heure sur les Bohémiens », il a eu envie de s’engager. Un exemple parmi d’autres de ce que la professeure cherche à transmettre : « recréer le fil de l’histoire des idées », rappeler que beaucoup de nos débats ont déjà été pensés, contestés, reformulés depuis des siècles.

Cette redécouverte apporte aussi son lot de surprises. Une étudiante, séduite par Frankenstein, avoue ignorer que le roman était l’œuvre d’une femme. Un autre, William, résume un préjugé répandu : « Pour moi, la littérature, c’était élitiste, réservé aux gens très éduqués. » Ce cours lui a donné envie de “s’y mettre”, dit-il : non par obligation scolaire, mais par curiosité, presque par défi.

Ces trajectoires individuelles restent modestes, mais elles comptent. Elles montrent que la littérature peut redevenir un espace d’exploration pour des étudiants qui la croyaient hors de portée. Et que derrière chaque texte surgit une question étonnamment contemporaine : l’inclusion chez Hugo, la condition féminine chez Claire de Duras, le rapport au vivant et à la technique chez Mary Shelley, le management chez Ulysse ou même l’anticipation de nos peurs face à la machine chez Descartes et La Fontaine. « On a tendance à croire qu’on invente les débats, dit Agathe Mezzadri. En fait, beaucoup étaient déjà là. »

D’autres écoles observent le mouvement, sans l’adopter pleinement. À Skema, un cours de géopolitique porté par Frédéric Munier s’en rapproche ; ailleurs cependant, les humanités restent cantonnées aux cours électifs. La véritable singularité de NEOMA tient dans son choix d’imposer cet enseignement à toute une promotion, avec le défi logistique que cela implique, porté par sa directrice Delphine Manceau, fervente lectrice. « C’est une audace de la part de l’école, reconnaît Agathe Mezzadri. Mais cela crée une base commune, un langage partagé. C’est aussi cela, la culture : des références qui relient. »

Les étudiants peuvent ensuite décider d’aller plus loin : un cours de philosophie de l’IA animé par Marc Langlais, qui reprend l’une des cinq séances, ou un master d’industries culturelles avec le poète et sociologue Sébastien Guillaume. 

Au fond, le cours ne prétend pas transformer les étudiants en critiques littéraires, ni réenchanter le management. Il propose simplement un détour qui, une fois emprunté, laisse quelque chose derrière lui : une intuition, un personnage, le souvenir d’une scène le jour où il faudra prendre une décision importante. « Le monde tourne mieux si les managers lisent et si les littéraires gardent une prise avec la réalité qui les entoure », ajoute Agathe Mezzadri, comme pour relier deux mondes qu’on éloigne, à tort, trop souvent. 

AI Summary

NOTRE RÉSUMÉ EN

5 points clés

PAR L'EXPRESS CONNECT IA

(VÉRIFIÉ PAR NOTRE RÉDACTION)

Voici un résumé en cinq points clés de l’article sur le sujet : Quand les business schools remettent la littérature au programme.

  • Un cours obligatoire inédit en business school

    NEOMA impose désormais à tous ses étudiants de 3ᵉ année un enseignement de littérature appliquée au management, une initiative rare dans les écoles de commerce où ces approches restent généralement optionnelles.

  • La littérature comme outil pour comprendre l’humain

    À partir de grands textes (Balzac, Zola, Shelley, Sophocle…), les étudiants explorent des thèmes comme le pouvoir, l’autorité ou l’argent. L’objectif : saisir les zones d’ombre, les désirs et contradictions humaines que les modèles analytiques ne révèlent pas.

  • Une résonance directe avec les enjeux contemporains

    Les œuvres permettent d’aborder différemment les débats modernes : réussite, inégalités, diversité, rapport au vivant, tensions individuelles et collectives… Les dilemmes d’hier éclairent ceux auxquels les futurs managers seront confrontés.

  • Un regain d’intérêt inattendu des étudiants

    Certains se réapproprient la lecture avec enthousiasme, achètent des œuvres étudiées et découvrent l’actualité des idées. La littérature devient un territoire d’exploration accessible, loin de l’image élitiste qu’ils s’en faisaient.

  • Le retour stratégique des Humanités dans la formation des managers

    NEOMA ouvre la voie à un mouvement encore timide dans les écoles. En imposant ce socle commun, elle crée une culture partagée et renforce la capacité des futurs cadres à penser, contextualiser et relier savoirs littéraires et enjeux professionnels.

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