Faut-il réduire la durée des études supérieures pour accélérer l’entrée dans la vie adulte et, à terme, soutenir la démographie ? Alors que certains dénoncent un système trop long, coûteux et déconnecté des réalités économiques, d’autres défendent des parcours plus étendus, garants de qualité académique et d’adaptabilité professionnelle. Deux visions s’opposent.
La question de la durée des études supérieures revient régulièrement dans le débat public, souvent à la faveur des difficultés d’insertion des jeunes diplômés, du coût croissant de l’enseignement supérieur ou, plus récemment, des inquiétudes liées au recul de la natalité. Faut-il former plus vite pour rendre les jeunes autonomes plus tôt ? Ou, au contraire, préserver des parcours d’études longs afin de consolider les compétences et la capacité d’adaptation tout au long de la vie professionnelle ? À travers ce pour/contre, Julien Damon, sociologue et professeur à Sciences Po et HEC, et Delphine Manceau, présidente de la Conférence des grandes écoles et directrice générale de NEOMA Business School, confrontent deux lectures radicalement différentes d’un même système.
LES POUR« Continuer à faire croire que cinq années d’études sont nécessaires à tous est une impasse coûteuse, socialement injuste et démographiquement stérile. »
En France, l’allongement continu des études supérieures est devenu une norme qu’on ne questionne plus. Pourtant, tout ceci ne débouche ni sur une amélioration manifeste des compétences, ni sur une insertion professionnelle assurée. Il s’agit d’une sorte de mirage collectif selon lequel plus d’années d’études garantiraient mécaniquement plus de réussite.
Le cœur du problème est connu des économistes et des sociologues. Deux logiques s’opposent. La première, dite du capital humain, postule que plus on étudie, plus on acquiert de savoirs et aptitudes. La seconde, celle du signal, considère que le diplôme sert avant tout à attester de qualités préalables : capacité de travail, endurance, discipline, conformité aux attentes du système. Le cas français des classes préparatoires illustre parfaitement cette seconde logique. Ce que recherchent les employeurs, ce n’est pas tant ce qui a été appris ensuite en école (souvent pas grand-chose), que le fait d’avoir tenu deux ou trois années de sélection intense.
Il y a vingt ans, Sciences Po se faisait en trois ans, HEC en quatre ans. Aujourd’hui, dans les deux cas, c’est cinq ans. Or ni la qualité des diplômés, ni leur trajectoire professionnelle n’ont été radicalement transformées par cet allongement. Le phénomène s’est étendu à l’ensemble du système : des formations professionnelles ou technologiques conduisent désormais à des licences ou des masters pour des métiers qui, historiquement, nécessitaient deux ans d’études, voire aucun diplôme post-bac.
Ce glissement a un coût massif. D’abord pour les finances publiques : l’enseignement supérieur est largement financé par l’impôt, y compris lorsque son rendement en compétences et en insertion est faible. Ensuite pour les familles, de plus en plus sollicitées par un enseignement privé commercial aux frais exorbitants. Certaines formations, publiques comme privées, promettent beaucoup et livrent peu : plutôt que des escroqueries financières, ce sont souvent des escroqueries intellectuelles, qui entretiennent l’illusion d’un avenir professionnel à la hauteur du temps et de l’argent investis.
Les conséquences dépassent largement la seule question éducative. La France se distingue par des taux d’activité faibles chez les jeunes. Pourquoi ? Parce qu’on les maintient longtemps dans un statut d’étudiant, dépendant financièrement de leurs parents ou de la collectivité. Cette dépendance prolongée retarde l’entrée dans la vie adulte, l’autonomie économique, et, par ricochet, la capacité à se projeter dans des projets de couple ou de parentalité. Il ne faut pas s’attendre à une révolution de la fécondité liée à une réduction du nombre d’années d’études, mais à des frémissements possibles. Les déterminants de la fécondité sont avant tout liés non pas principalement aux conditions de vie, mais aux considérations sur la vie.
La solution n’est pas de supprimer l’enseignement supérieur, mais de le repenser radicalement. Une proposition claire pourrait servir de boussole : deux années de formation intensive pour tous, sur le modèle des classes préparatoires, articulées à des stages et à l’immersion professionnelle. Pour la majorité des métiers, cela suffit. Les parcours longs resteraient réservés aux professions qui les justifient réellement : médecine, recherche, ingénierie de pointe.
Continuer à faire croire que de trois à cinq années d’études sont nécessaires à tous est une impasse coûteuse, socialement injuste et démographiquement stérile. Réduire la durée des études n’est pas un appauvrissement : c’est une condition pour rendre plus vite les jeunes autonomes et cesser d’entretenir un mirage devenu collectivement très cher.
LES CONTRE« La démocratisation de l’enseignement supérieur et l’allongement des études constitue un progrès social et économique considérable. »
Réduire la durée des études supérieures est un débat récurrent, souvent présenté comme une réponse aux difficultés d’insertion des jeunes, voire comme un levier potentiel pour relancer la natalité. Mais ce raisonnement me semble passer à côté de l’essentiel. Le sujet n’est pas tant la longueur des études que leur qualité, leur cohérence et leur capacité à préparer durablement les jeunes aux transformations du monde du travail.
L’enseignement supérieur s’est profondément ouvert au cours des dernières décennies, et c’est une avancée majeure. Accéder à un diplôme de niveau master n’est plus réservé à une minorité issue de milieux favorisés. Cette démocratisation constitue un progrès social et économique considérable. Elle a élargi les possibles, renforcé le niveau global de qualification et contribué à la compétitivité du pays. La question n’est donc pas de réduire le nombre de diplômés, mais de garantir l’exigence académique et la pertinence des parcours proposés.
Les étudiants ont besoin de temps pour approfondir, expérimenter, prendre du recul, et développer des compétences transversales essentielles : esprit critique, capacité d’adaptation, compréhension de l’international, travail en équipe, leadership, créativité. À l’heure de l’intelligence artificielle, c’est précisément l’intelligence humaine qu’il faut cultiver. Ces apprentissages s’inscrivent dans la durée.
L’argument d’une entrée plus rapide sur le marché du travail mérite également d’être nuancé. L’opposition entre études et emploi est largement dépassée. Les formations les plus pertinentes sont celles qui intègrent des allers-retours constants entre le volet académique et professionnel : stages, alternance, projets en lien avec les entreprises, recherche appliquée. Ces expériences renforcent l’employabilité des diplômés, mais elles prennent du temps et peuvent, paradoxalement, allonger la durée des études sans en diminuer la valeur.
Quant au lien supposé entre études longues et recul de l’âge du premier enfant, il paraît largement exagéré. La baisse de la natalité est observée dans de nombreux pays aux systèmes éducatifs très différents. Elle dépend de facteurs économiques, sociaux et culturels bien plus larges : logement, stabilité professionnelle, politiques familiales, normes sociales. Réduire les études ne saurait constituer une réponse crédible à un enjeu démographique aussi complexe.
Plutôt que de raisonner en termes de raccourcissement uniforme, il faut continuer à diversifier les parcours, adapter les contenus aux besoins de la société et maintenir un haut niveau d’exigence académique. Notre système offre une grande diversité de parcours, ce qui permet à chacun de trouver le format et la durée qui lui conviennent !
NOTRE RÉSUMÉ EN
5 points clés
PAR L'EXPRESS CONNECT IA
(VÉRIFIÉ PAR NOTRE RÉDACTION)
Voici un résumé en cinq points clés de l’article sur le sujet : réduire la durée des études pour booster la démographie, pour ou contre ?
Un débat relancé par les enjeux économiques et démographiques
La durée des études supérieures est de nouveau questionnée face aux difficultés d’insertion professionnelle, au coût croissant de l’enseignement supérieur et au recul de la natalité. Former plus vite pour rendre les jeunes autonomes plus tôt divise experts et décideurs.
Pour une réduction des études : un système jugé trop long et inefficace
Julien Damon estime que l’allongement des études ne garantit ni de meilleures compétences ni une insertion plus solide. Selon lui, le diplôme joue surtout un rôle de signal social, au prix d’un coût élevé pour l’État, les familles et l’autonomie des jeunes.
Autonomie retardée et impact potentiel sur la vie adulte
Maintenir longtemps les jeunes dans un statut d’étudiant freinerait leur indépendance financière, leur entrée dans la vie active et, indirectement, leurs projets de couple ou de parentalité. Réduire la durée des études pourrait produire de légers effets positifs sur la démographie.
Contre la réduction : un progrès social à préserver
Delphine Manceau défend l’allongement et la démocratisation de l’enseignement supérieur comme un acquis majeur. Les études longues permettent d’approfondir les savoirs, de développer des compétences transversales et de préparer les étudiants à un monde du travail en mutation.
Mieux structurer plutôt que raccourcir uniformément
Plutôt qu’une réduction généralisée, la solution passerait par une diversification des parcours, une meilleure articulation entre études et emploi (stages, alternance) et le maintien d’un haut niveau d’exigence académique, sans faire des études un levier simpliste de politique démographique.















