À 18 ans, Agathe Duchet-Suchaux n’a pas choisi entre le sport et les études. Étudiante en première année à l’IÉSEG, engagée au sein de la Junior-Entreprise de l’école, elle s’entraîne quatre fois par semaine et enchaîne les compétitions de fleuret au niveau national et européen. Derrière ce parcours, il y a une enfance passée sur les pistes, des sacrifices que personne ne voit et une capacité à rebondir qui s’est construite bien avant les salles de classe.
Bon à savoir
La découverte de l’escrime et la naissance d’une passion

L’escrime est un sport assez peu commun. Comment est-ce que tu y es venue ?
J’ai toujours baigné dans cet environnement. Des deux côtés de ma famille, l’escrime était présente. Mon grand-père était président d’un très grand club dans la région Grand-Est. Et puis j’étais une petite fille assez énergique, j’avais besoin d’un défi à relever, d’un sport dans lequel je pouvais vraiment me confronter à quelqu’un. L’escrime oppose deux personnes, mais ça demande aussi de la tactique, de la réflexion. C’est ce mélange qui m’a immédiatement plu. J’ai découvert ce sport à 3 ans et demi, et j’ai commencé à vraiment tirer à 5 ans.
Entre le sabre, l’épée et le fleuret, qu’est-ce qui t’a poussée à te spécialiser dans cette arme ?
J’ai commencé par le fleuret par défaut. On m’a dit qu’on commençait tous par là. Et, finalement, j’ai continué parce que je me sentais vraiment à l’aise avec cette arme. Le fleuret mélange la complexité tactique du sabre et la réflexion pure de l’épée. Ça me demandait des efforts que j’étais prête à investir. Et tous mes coachs étaient spécialisés dans le fleuret, donc je ne l’ai jamais quitté.
Qu’est-ce qui te fait vraiment vibrer dans ce sport, au-delà de la compétition ?
La réflexion, avant tout. Je me souviens de sortir de l’entraînement et d’avoir de longues discussions tactiques avec mon père. On analysait et décortiquait chaque assaut. Et puis il y a les rencontres humaines. J’étais dans un petit club, mais j’y ai tissé des liens très forts. J’y ai rencontré une de mes meilleures amies, des amis à l’international que je vois encore aujourd’hui. L’escrime m’a aussi permis de développer mon caractère, de m’affirmer en tant que femme, d’assumer mes goûts et mes choix. Ce que j’aime profondément dans le fleuret, c’est que mon jeu retranscrit ce que je suis et comment je veux être.
Tu as participé à des étapes de Coupe du Monde. Comment arrive-t-on à ce niveau ?
Honnêtement, je n’ai pas de recette miracle. Ce qui m’a amenée là, c’est d’abord mon amour de la compétition. Je suis très compétitive, pas dans le mauvais sens du terme, mais dans celui du dépassement de soi. Vouloir être meilleure chaque jour. Il y a aussi le soutien de mes parents, qui m’ont toujours poussée à aller plus loin. Mon coach, qui m’a plongée dans la compétition très tôt. Et le fait d’avoir été la seule fille dans mon groupe d’entraînement m’a donné une envie folle de montrer que j’étais capable d’aller en international. La clé, en fin de compte, c’est la régularité. Dans l’entraînement, dans l’alimentation, le sommeil, etc. C’est un tout.
Les Jeux Olympiques, c’était ton rêve ?
Oui, pendant très longtemps. Je me souviens des JO de Rio, j’étais dans le lit de mes parents et je leur disais : « un jour, ça sera moi ». Et puis de fil en aiguille, j’ai dû faire des choix. Je voulais suivre des études ambitieuses. J’étais aussi loin des grands centres d’entraînement, où se concentrent les meilleurs moyens et l’adversité qui fait progresser. Aujourd’hui, je sais que je n’y arriverai probablement pas. Mais si demain j’en avais l’opportunité, je donnerais absolument tout. Être champion olympique, c’est l’accomplissement ultime pour un sportif de haut niveau.
Qu’est-ce qu’on ne voit pas de l’extérieur dans la vie d’une escrimeuse de haut niveau ?
On pense connaître les sportifs quand on les voit à la télé, mais on ne voit pas grand-chose en réalité. Les trajets que mes parents faisaient pour m’emmener à l’entraînement. L’organisation permanente, aller à l’école, rentrer, repartir à l’escrime. L’alimentation, parce que bien manger est non négociable quand on sollicite autant son corps. Et surtout le travail mental, qui est complètement sous-estimé. J’arrivais parfois à l’école épuisée parce que j’avais eu entraînement jusqu’à 23h la veille. Et le lendemain, il fallait assurer les cours et les examens. Parce que l’escrime, malheureusement, ne paye pas encore assez pour en vivre.
Conjuguer sport de haut niveau et études exigeantes, c’est possible
À l’IÉSEG, tu t’entraînes à haut niveau et tu es engagée dans la Junior-Entreprise. À quoi ressemble une semaine normale ?
Très chargée. J’ai déménagé de chez moi cette année, donc j’apprends aussi à tout gérer seule. Pour la Junior-Entreprise de l’IÉSEG, où je suis chargée de développement commercial, je travaille tous les jours, au moins une heure et demie entre les appels de prospection, les messages LinkedIn, les rendez-vous clients. J’étais aussi chargée de projet, avec des études à suivre et des clients à gérer en parallèle. Pour l’escrime, j’avais entraînement du lundi au jeudi : préparation physique le lundi, fondamentaux le mardi, leçon individuelle avec le coach le mercredi, assauts libres le jeudi. Et compétition le week-end, souvent une ou deux fois par mois. Côté école, entre 25 et 30 heures de cours par semaine, plus au moins 30 minutes de révisions chaque soir. Il y avait des journées qui se terminaient à 23h passées.
Est-ce qu’il y a eu des moments cette année où tu as senti que tu touchais tes limites ?
Jamais au point de dire c’est fini, j’arrête. Ce n’est pas ma façon d’être. Je peux râler, me plaindre à ma mère… mais atteindre mes limites, non. En revanche, il y a eu des moments où j’ai dit « ok, là, ça fait beaucoup ». Pendant les semaines d’examens, je levais le pied sur la Junior-Entreprise. Les week-ends sans compétition, je rentrais chez mes parents pour recharger. Je pense que je suis encore loin de mes limites, parce que j’ai encore envie d’accomplir beaucoup de choses. Mais il faut savoir adapter le rythme pour ne pas s’effondrer.
Comment tu tiens les jours où tu n’as ni l’énergie ni la motivation ?
C’est tout bête et je sais que ça va sembler bateau, mais c’est la discipline. Se lever le matin et se dire que de toute façon, on n’a pas le choix. Je me suis engagée à l’escrime, à la Junior-Entreprise, à l’école et je tiens parole. Cela dit, il m’arrive de rester dans mon lit et d’appeler ma mère pour qu’elle me secoue un peu. Je pense aussi à mes parents qui travaillent énormément et s’investissent dans tout ce qu’ils font. Si eux y arrivent, moi aussi. Avoir des bonnes notes pour le métier que je veux, progresser en escrime, faire monter ma Junior-Entreprise dans les 6 premières de France… on est dans les 30 actuellement.
Pourquoi l’IÉSEG plutôt qu’une autre école ?
L’année dernière, je ne savais pas quoi faire parce que je veux tout faire. J’adore le commerce, l’ingénierie, j’ai failli faire médecine, Sciences Po m’attirait aussi. Donc j’ai passé le concours ACCES pour ne me fermer aucune porte, j’ai postulé partout… et au moment de choisir, j’ai découvert le master en partenariat avec CentraleSupélec. Là, c’est devenu une évidence. Il y avait aussi Lille, dont je suis tombée amoureuse, la vie associative de l’école, le fait de changer de club d’escrime et ma meilleure amie qui y allait aussi. Ce n’est pas une seule raison qui m’a décidée, c’est un ensemble de choses.
Le statut de sportive de haut niveau à l’école, concrètement, ça change quoi ?
C’est surtout de la flexibilité. Quand on a 6 heures de cours dans la journée, entraînement à 19h30, des rendez-vous clients pour la Junior-Entreprise et qu’il faut partir en compétition à Marseille depuis Lille le lendemain matin… sans souplesse dans l’emploi du temps, ce n’est pas gérable. Le statut me permettait de poser des demi-journées après les week-ends de compétition, d’adapter mes déplacements. J’avais aussi droit à plus que les 8 journées d’absence classiques. Quand on rentre de Marseille à 1h du matin après deux jours de compétition, assurer le cours de 9h le lendemain n’est pas possible.
L’influence du sport de haut niveau dans la vie quotidienne
Est-ce que le sport t’a aidée à traverser des difficultés hors du terrain ?
Évidemment. Le sport m’a donné une résilience que je n’aurais pas développée autrement. Accepter l’échec, se tromper, parfois ça ne marche pas malgré le travail fourni. Cette année, pour la première fois de ma vie, j’ai raté un examen. Mon père m’a dit : « c’est comme si tu avais perdu en compétition, tu as la chance d’être repêchée, maintenant tu y vas ». Et c’est exactement ce que j’ai fait. Le sport aide aussi dans un autre sens : quand j’annonce à un professeur que je serai absente pour un circuit européen en Pologne et qu’il me regarde avec bienveillance parce que j’ai 16 de moyenne… ça, c’est une vraie reconnaissance de tout le travail fourni.
Qu’est-ce que les gens qui ne font pas de sport de haut niveau ont du mal à comprendre dans ton rapport à l’échec ?
Je pense que ce qui surprend le plus, c’est le fait de dire : je m’en fiche de m’être plantée, je vais y retourner et faire autrement. Cette capacité à encaisser une défaite totale et à reprendre l’entraînement le lendemain. Toujours vouloir plus, même après un échec complet. J’ai eu 16 à un examen. Bien. Mais pour le temps que j’y ai passé, ça vaut 20. Donc la prochaine fois, je ferai autrement. Et aussi la remise en question : ne pas chercher d’excuses, se demander ce qui n’a pas marché, pourquoi. Parfois, c’est simplement sa propre façon d’aborder les choses qui faisait défaut. Et on change.
Quel rôle tes parents ont-ils joué dans tout ça ?
Mes parents sont l’essence même de ma réussite, sans eux, je n’y serais pas arrivée. Ils sont ma plus grande source de courage et de force, et ils m’ont aussi beaucoup soutenu financièrement. Ce sont mes plus gros sponsors. Sponsor au sens propre : les trajets, les compétitions à Marseille, les hôtels, tout ça coûte. Mon père s’est aussi occupé de mon alimentation, diététicien maison en quelque sorte. Il y a le soutien mental aussi et la fierté. Voir mes parents fiers de moi, c’est le meilleur sentiment du monde. Ils m’ont accompagnée dans tous mes choix, mais ils ont aussi posé le cadre : tu veux faire de l’escrime, très bien, mais gère tes études parce que sinon, tu n’auras pas l’avenir que tu veux. Aujourd’hui, je leur en suis reconnaissante.
Quels débouchés pour un sportif de haut niveau après l’IÉSEG ?
Tu envisages quoi pour la suite, sportivement et professionnellement ?
Honnêtement, je ne sais pas encore exactement et j’adore ça. La Junior-Entreprise m’a fait rencontrer des profils très différents qui m’ont montré qu’une école de commerce n’ouvre pas que des portes en vente ou en RH. Il y a la finance, le conseil, l’audit, le marketing. Le master avec CentraleSupélec m’attire toujours autant. Et actuellement, je suis en stage dans une boutique de prêt-à-porter féminin à Nancy et ça me donne vraiment envie d’explorer la mode et le luxe. Pour savoir ce qu’on veut vraiment, il faut expérimenter. Donc j’expérimente et je ne ferme aucune porte.
Qu’est-ce que tu dirais à un lycéen sportif qui hésite à viser une grande école par peur de ne pas réussir à tout concilier ?
Je lui dirais de foncer. Les aménagements existent dans les grandes écoles pour les sportifs, il suffit de se renseigner et de ne pas s’autocensurer. Il y a des sportifs de haut niveau qui ont fait médecine, Sciences Po, des écoles d’ingénieurs. C’est possible, c’est faisable. Je suis la preuve vivante que ça marche, pas pour aller aux championnats du monde, mais pour pratiquer à haut niveau, faire des compétitions nationales et décrocher une place en Programme Grande École. Quand on a envie de quelque chose, on y va.
Si l’escrime n’avait pas été dans ta vie, tu penses que tu serais qui aujourd’hui ?
Ça me pose vraiment une colle. En me connaissant, j’aurais trouvé autre chose, une autre passion. Depuis deux mois, je me suis prise de passion pour l’histoire de l’art, les musées, les reportages… J’aurais sûrement fait du sport quand même, parce que j’ai besoin de me défouler. Mais ce que je sais avec certitude, c’est que je ne serais jamais devenue la même personne. L’escrime m’a forgée mentalement et personnellement. Rien de ce que j’ai aujourd’hui n’aurait été possible sans l’escrime.













