Le 26 mars dernier, Didier Deschamps et le président de la FFF Philippe Diallo ont officialisé le choix de cette université du Massachusetts comme camp de base de l’équipe de France pour le Mondial. Mais derrière les terrains d’entraînement, Bentley abrite un modèle éducatif singulier qui mérite qu’on s’y attarde. Reportage.
Cet été, lorsque Kylian Mbappé et ses coéquipiers fouleront les pelouses de Waltham, petite ville résidentielle située à quinze kilomètres à l’ouest de Boston, ils s’entraîneront sur un campus que la plupart des Français ne connaissent pas. La Fédération française de football a choisi Bentley University comme « Team Base Camp Training Site » officiel pour la Coupe du Monde 2026, après que Deschamps et son staff ont inspecté les installations et écarté l’option voisine de Babson College. Les terrains de qualité, les équipements sportifs du Bentley Arena et la proximité du Gillette Stadiumde Foxborough, où se disputeront les matchs du groupe I, ont fait la différence.
Mais réduire Bentley à un centre d’entraînement serait passer à côté de l’essentiel. Cette université privée de 5 300 étudiants, fondée en 1917, porte un projet pédagogique qui n’a pas d’équivalent exact en France, et que nous sommes allés observer sur place.
Une université organisée autour du business
« Il existe beaucoup de business schools, mais peu qui ressemblent à ce que nous faisons ici », pose d’emblée Paul Tesluk, provost (l’équivalent d’un vice-président académique) de Bentley. La nuance est importante. Bentley n’est pas une école de commerce au sens français du terme : c’est une université entièrement structurée autour du business, mais qui intègre les arts, les sciences humaines et les humanités dans chaque parcours. Un étudiant en finance suivra des cours de philosophie. Un futur analyste de données étudiera l’éthique de l’intelligence artificielle. L’institution revendique cette hybridation comme son ADN, résumée en une formule : « business as a force for good ».
Le résultat se mesure en insertion professionnelle. Bentley est régulièrement classée parmi les meilleures universités américaines pour le retour sur investissement de ses diplômes, et son centre de services carrière, le Pulsifer Career Development Center, figure en tête des classements nationaux. La quasi-totalité des étudiants décrochent au moins un stage avant la remise de diplôme, et plus de la moitié en réalisent deux.
La technologie dans les gènes
L’histoire de Bentley est indissociable de la technologie. Harry C. Bentley, son fondateur, a quitté son poste de professeur à Boston University en 1917 pour créer sa propre école de comptabilité et de finance. Trente étudiants l’ont suivi dès le premier jour. Un siècle plus tard, l’ADN technologique est intact. En 1985, Bentley était la première université américaine à fournir un ordinateur personnel à chacun de ses étudiants entrants. En 1995, l’institution inaugurait son trading room, un espace de simulation boursière en temps réel qui reste aujourd’hui l’un des plus sophistiqués du pays.
C’est d’ailleurs autour de ce trading room que s’est construit l’un des dispositifs pédagogiques les plus remarquables du campus : le Bentley Investment Group, un programme de gestion de portefeuille entièrement piloté par des étudiants. « Cela fait plus de vingt ans que cette tradition existe, et elle ne cesse d’évoluer », souligne Paul Tesluk. Pour mesurer ce que cela signifie en pratique, il faut entrer dans la salle.
2,07 millions de dollars gérés par des étudiants : plongée dans le trading room

Pour comprendre ce que signifie concrètement l’apprentissage par l’expérience à Bentley, il faut pousser la porte du trading room et observer le Student Investment Portfolio Program de plus près. En 1996, l’université a confié 250 000 dollars issus de son propre endowment (fonds de dotation) à un groupe d’étudiants, avec une mission simple : les investir sur les marchés. Près de trente ans plus tard, ce portefeuille atteint 2,07 millions de dollars, et il surperforme actuellement le S&P 500 d’environ deux points.
Ce n’est pas un jeu de simulation. C’est de l’argent réel, du fonds de dotation de l’université, et les étudiants prennent les décisions d’investissement selon un processus rigoureux. Le portefeuille couvre sept secteurs (technologie, santé, industrie, énergie, consommation, finance, immobilier) auxquels s’ajoute un fonds thématique dédié à la durabilité. Chaque semaine, deux secteurs présentent leurs analyses sur scène, avec trois à six analystes par pitch. Le travail exigé est celui d’un professionnel : modélisation financière par actualisation des flux de trésorerie (DCF), construction de scénarios haussier et baissier, objectifs de cours pondérés par probabilité, le tout alimenté par les terminaux Bloomberget la base de données CapIQ.
Le système de gouvernance est lui-même un cas d’école. L’inclusion d’un titre dans le portefeuille requiert un vote favorable à 66 %, selon un mécanisme de pondération démocratique : les membres du bureau exécutif disposent de quatre voix, les gérants de portefeuille de trois, les analystes de deux, et chaque membre de l’assemblée générale d’une voix. Le professeur Chenko, fort de 35 ans d’expérience en gestion d’actifs, supervise l’ensemble et dispose d’un droit de veto, qu’il exerce rarement.
Stella Case incarne le profil que ce dispositif produit. Étudiante en deuxième année (sophomore) en finance, avec une mineure en philosophie et en droit, elle est portfolio manager du secteur technologie. Son premier pitch devant le groupe portait sur Nvidia. Elle applique un principe personnel : elle n’investit son propre argent que dans les titres qu’elle recommande au portefeuille collectif. Son meilleur investissement à ce jour est Microsoft, détenu en portefeuille depuis 2018. Le pire : DocuSign, dont le cours a chuté de 20 % sur fond de craintes liées à la disruption par l’IA, une position qui a depuis été soldée. Son ambition : travailler dans la recherche actions côté acheteur (buy-side equity research), un métier qui consiste à couvrir des entreprises et à sélectionner des titres pour un fonds d’investissement.
Ce qui frappe, à Bentley, c’est que le trading room n’est pas un îlot isolé. Il s’inscrit dans un département de finance où les enseignants viennent de l’industrie : introductions en Bourse, trading de devises, gestion de projets financiers. « Chaque cours intègre des projets pratiques, explique le professeur Chenko. L’idée n’est pas d’enseigner la finance en théorie, puis de la pratiquer ensuite. C’est de faire les deux simultanément. » Une philosophie qui prend tout son sens quand on sait que les postes d’analystes financiers juniors, précisément ceux que ces étudiants visent, sont parmi les plus menacés par l’automatisation.
Le pari de la réinvention : le projet TIE
Si Bentley a toujours surfé sur la vague technologique, l’institution estime que les méthodes qui ont fait son succès ne suffiront plus. « On ne peut pas atteindre les objectifs de demain en faisant ce que nous avons toujours fait », résume David Szymanski, associate provost pour l’innovation académique, géologue de formation reconverti dans la politique environnementale et les mécanismes de marché appliqués au changement climatique. Sa nomination à ce poste nouvellement créé traduit une ambition : repenser de fond en comble l’enseignement à Bentley sur les cinq à dix prochaines années.
Le véhicule de cette transformation s’appelle le projet TIE, pour Technology, Innovation and Entrepreneurship. Son incarnation physique est un bâtiment entièrement repensé qui ouvrira ses portes à la rentrée 2027. L’espace accueillera un laboratoire de technologies immersives (réalité augmentée et virtuelle), un « futures lab » dédié à la data analytics et à la visualisation de données, un innovation hub pour les startups étudiantes accompagnées par des entrepreneurs en résidence, et un maker space pour le prototypage physique.
Mais Szymanski insiste : « Ce n’est qu’un bâtiment. Ce qui compte, c’est ce qu’on en fait. » L’enjeu est de passer à l’échelle sur l’apprentissage expérientiel, cette pédagogie par l’expérience dont la recherche en sciences de l’éducation démontre l’efficacité, mais que les universités peinent encore à généraliser dans l’ensemble de leurs cursus. Bentley veut en faire la norme, pas l’exception.
Quand le cours d’informatique de première année devient une immersion
L’exemple le plus parlant de cette mutation est la refonte du CS 100, le cours d’introduction à l’informatique que tous les étudiants de première année suivent à Bentley. Aujourd’hui, cet enseignement couvre les fondamentaux des plateformes Microsoft, une initiation à l’IA et des processus de résolution de problèmes business par la technologie. Demain, il deviendra un cours immersif et collaboratif, conçu par une équipe de trois enseignants issus de départements différents: informatique, management et design d’expérience.
L’idée : plonger les étudiants dans un projet réel, en partenariat avec des entreprises locales. L’équipe espère notamment collaborer avec Boston Dynamics, le célèbre fabricant de robots. Les étudiants apprendront toujours Excel, les bases de l’IA et les fondamentaux technologiques, mais dans le contexte d’un projet concret mené en équipe. Pour une promotion de 1 200 étudiants, le défi logistique est considérable. Le pilote en cours déterminera ce qui est faisable et ce qui ne l’est pas. « C’est aussi un projet qui peut échouer, et c’est très bien », assume Szymanski. « Nous voulons expérimenter, nous tromper, et apprendre. »
L’enseignement interdisciplinaire comme philosophie

Au-delà des projets phares, Bentley multiplie les expérimentations pédagogiques à travers des « Faculty Learning Communities » (communautés d’apprentissage entre enseignants), un dispositif dont la recherche a démontré l’impact positif sur la qualité de l’enseignement, le développement professionnel et la réussite des étudiants. Quatre communautés pilotes ont été lancées cette année : l’une centrée sur la pédagogie de l’IA, une autre sur la conception de cursus transdisciplinaires, une troisième sur la « pédagogie du jeu » (pedagogy of play, un concept qui vise à libérer la créativité), et une dernière sur l’apprentissage expérientiel dans le programme d’excellence (honors program). Plus de 50 enseignants participent déjà à ces groupes.
Le programme de team teaching lancé par Jeff Brown, doyen des arts et sciences, pousse la logique encore plus loin : un enseignant d’arts et sciences et un enseignant de business co-animent 100 % des séances d’un même cours. Ce n’est plus du co-enseignement ponctuel, mais une intégration permanente de deux regards disciplinaires dans chaque session.
L’IA comme accélérateur, pas comme menace
Comme toutes les universités du monde, Bentley se confronte à l’irruption de l’intelligence artificielle dans l’enseignement. Mais l’institution a choisi une approche pragmatique plutôt que défensive. Un learning designer spécialisé en IA accompagne les enseignants. Un centre de technologie académique fournit outils et formations. Le principe directeur : quand un enseignant choisit d’utiliser l’IA générative dans son cours, il doit le faire de manière intentionnelle, éthique et transparente. Des lignes directrices sont en cours de développement pour aider chaque professeur à communiquer clairement à ses étudiants comment et pourquoi l’IA est mobilisée, en distinguant les moments où elle sert d’accélérateur de ceux où le muscle intellectuel doit se développer sans béquille.
La Bentley AI Society, une association étudiante créée cette année, organise des ateliers croisés entre étudiants et enseignants et collabore avec d’autres universités de la région de Boston. L’IA n’est pas traitée comme un sujet à part : elle irrigue la stratégie pédagogique dans son ensemble.
Une anecdote racontée par Paul Tesluk illustre bien l’état d’esprit de l’institution. Lors d’une visite à San Francisco, l’équipe de Bentley a rencontré un ancien élève devenu vice-président chez OpenAI, responsable des ventes business pour l’ensemble des plateformes du groupe. Interrogé sur la compétence numéro un pour réussir dans le monde de l’IA, il a répondu sans hésiter : la curiosité. « Je ne peux pas suivre le rythme de la technologie, a-t-il expliqué. Ce que je fais, c’est poser les bonnes questions pour trouver des applications auxquelles personne n’a pensé. » Il a ajouté une deuxième qualité : le goût, au sens esthétique du terme, cette capacité à distinguer ce qui est remarquable de ce qui est banal. Deux compétences profondément humaines, ancrées dans les humanités et les arts, que la machine ne sait pas reproduire.
L’inquiétude face à la contraction des métiers d’entrée de gamme
La question qui traverse toutes les discussions à Bentley, comme dans l’ensemble de l’enseignement supérieur américain, est celle de l’avenir des emplois « white collar » face à l’automatisation par l’IA. Un enseignant en finance a ainsi confié au provost son inquiétude : historiquement, les diplômés de Bentley entraient dans la vie active comme analystes financiers. Or, les investissements massifs de sociétés comme OpenAI ou Anthropic dans l’extraction du savoir d’analystes experts pour le transférer à l’IA menacent directement ces postes d’entrée de gamme.
La réponse de Bentley tient en une image : si la base de la pyramide des emplois est grignotée par l’automatisation, il faut former les étudiants à se positionner un cran plus haut dès leur premier poste. D’où l’accent mis sur les stages multiples (l’objectif affiché est de passer de deux à quatre, voire six expériences professionnelles par étudiant), sur l’apprentissage expérientiel en conditions réelles, et sur le développement de ces « transformational capacities » qui ne se réduisent pas à des compétences techniques : pensée critique, curiosité intellectuelle, prise de risque, résilience, jugement éthique.
David Szymanski, qui se décrit volontiers comme futuriste, refuse le catastrophisme. « Les prédictions économiques sur l’automatisation ont toujours surestimé la destruction d’emplois et sous-estimé la création de nouveaux rôles, rappelle-t-il. Ce qui change, c’est la nature de ces rôles. Notre travail est de préparer nos étudiants à cette transformation, pas de la subir. »
Une internationalisation par la substance, pas par le tourisme
Natalie, responsable de l’éducation internationale depuis 23 ans à Bentley, résume la philosophie de l’institution en une phrase : « Nous ne faisons pas voyager nos étudiants pour le plaisir du voyage. Nous faisons en sorte que notre éducation soit intrinsèquement globale, ici même sur le campus. » La pandémie a renforcé cette conviction. L’internationalisation à Bentley passe d’abord par la diversité des perspectives en salle de cours, portée par les étudiants en échange et les degree-seeking internationaux venus de régions très variées.
Les partenariats d’échange jouent un rôle central dans ce dispositif. Bentley entretient une collaboration active avec l’école de management Audencia depuis 2010, avec un flux annuel d’une trentaine d’étudiants dans chaque sens. Un accord qui offre aux étudiants français un accès au trading room, au studio de réalité virtuelle et à l’ensemble des infrastructures du campus, logement garanti inclus. Sur place, les étudiants français rencontrés témoignent d’un choc culturel productif : immersion totale dans un campus américain, pédagogie interactive très éloignée du cours magistral à la française, et un rapport au sport universitaire qui n’a pas d’équivalent en Europe.

L’économiste Ben Charthawk, qui vient d’emmener un groupe d’étudiants de premier cycle à Francfort pour un cours sur la banque centrale européenne, formule l’enjeu avec clarté : « On apprend mieux quand on est en terrain inconnu. Les yeux s’ouvrent. On commence à voir les choses autrement. »
Quand le football rencontre la pédagogie
Le choix de la FFF de s’installer à Bentley pour la Coupe du Monde 2026 est, en un sens, l’aboutissement involontaire de cette stratégie d’internationalisation. Depuis 2010, l’université tisse des liens avec l’enseignement supérieur français à travers ses partenariats académiques. En accueillant les Bleus cet été, elle va se retrouver projetée dans la lumière médiatique mondiale, offrant à ce campus méconnu de Waltham une visibilité que des décennies de classements n’auraient jamais pu lui apporter !
Reste à savoir si les joueurs de Deschamps, entre deux séances d’entraînement, pousseront la porte du trading room ou du laboratoire de réalité virtuelle. Ils y découvriraient une université qui, depuis plus d’un siècle, s’emploie à former des esprits capables de naviguer dans un monde en mutation permanente. En somme, exactement ce qu’on attend aussi d’une équipe de France qui rêve d’un troisième titre mondial !
Mehdi Cornilliet, envoyé spécial à Waltham (Massachusetts)













